Nouvelle "Homo delphinus"
Blotti comme un enfant au fond de son bateau, l’homme lutte contre la peur.
C’est un homme de la ville. De ceux qui aiment les forêts de building, les sentiers d’asphalte, les parfums de goudron chaud, les oiseaux d’acier dans le ciel. Rien de plus rassurant que les couleurs du béton et du verre délicatement alliées, les écharpes de fumée grise au dessus de la ville, la lumière des ordinateurs, les foules aux heures de pointe.
C’est un homme amoureux de la mer. Amour incongru et complexe. Vague à l’âme et mal de vivre. Soif jamais étanchée et existence sans grand vent dans les voiles. Amour secret et solitaire.
Sur le dos de la mer, il oublie le visage de la cité. Ses poumons se gonflent d’air frais, ses yeux se perdent au-delà de l’horizon, ses gestes même sont plus lents. Le silence ne l’angoisse plus. Il écoute le clapotis des vagues contre la coque de son bateau. Il suit du regard un goéland. Il laisse la voile claquer dans le vent. Parfois, il plonge ses doigts dans l’eau et c’est avec délice qu’il porte le goût du sel à ses lèvres. Et derrière lui, la côte hérissée de tours.
Il aime naviguer sur la mer comme on navigue sur son existence. Naviguer et mener sa barque à travers les houles de l’enfance. Toujours à la recherche de cette mère aux yeux assombris par l’amour. Naviguer et porter son ancre comme on porte sa croix. Cette ancre sans chaîne, cette vie sans poids que l’on n’arrive pas à enraciner.
L’homme lutte contre la peur. La mer danse, roule, ondule tour à tour joyeuse, agacée, sensuelle. Depuis un moment, la côte et ses buildings ont disparus. La mer offre une vue aussi sèche qu’un désert. Du bleu, du vide, tout ce bleu écoeurant, à l’infini. Où qu’il porte son regard, cet immense espace mouvant. Implacablement bleu et vide.
La mer indifférente entraîne le bateau nulle part et ailleurs. Parfois, l’eau et le ciel se confondent en un long baiser azur. Le monde ressemble alors à une sphère dans laquelle l’homme est prisonnier.
Quand la nuit déploie ses ombres, le soleil se couche en longues écharpes d’or et d’argent. Les nuages se colorent de gris perle avant de se dissoudre dans la nuit. Et la dérive continue…
L’homme est si seul, plongé dans le murmure incessant des vagues. Etrange langage entêtant où il croit entendre des mots chuchotés ou des chansons mêlées à la fraîcheur du vent. Les pensées se bousculent dans sa tête, obsessionnelles, désaccordées.
Blotti au fond de son bateau, sans matériel radio, sans vivres, il lutte contre la peur. Démuni, il lève les yeux au ciel, espérant y trouver un peu de secours. L’errance est douloureuse. Jamais il n’a vécu une solitude aussi violente.
Il crève de peur. La ville lui manque. Le grondement du métro, les trottoirs bordés de voitures, l’écran de son ordinateur, la sonnerie des téléphones, l’agitation humaine.
Dans l’espace bleu qui cerne son « bateau-berceau », il hurle son désir de vivre, il hurle sa faim, il hurle sa soif. L’enjeu est de taille. Cette fois, c’est bien plus important que l’issue d’une réunion où le client doit signer le contrat. C’est bien plus intense que de présenter un rapport financier devant un parterre de patrons réticents. Non, cette fois, il doit survivre. Sauver sa peau. Défendre sa place parmi les hommes.
Il s’allonge au fond de la coque. Se laisse tendrement bercer par la mer. Laisse aller son souffle. Ouvre les bras. L’agonie n’est plus insupportable. Ni le temps passé à devenir fou. Ni la peur à lui fouiller les entrailles. Ni le soleil à lui brûler la peau.
Simplement, il attend que le bleu pénètre en lui, que la mer le porte dans son ventre, dans sa danse monotone.
Un bien être l’envahit et l’entraîne loin des morsures de la réalité. Il écoute les mots chuchotés par les vagues. Il oublie l’étendue de tout ce bleu, si vide et désespérant. Il n’a plus peur du tout. Il se sent si bien….
D’abord, la fraîcheur de l’eau entre ses lèvres et sur l’ensemble de son corps. Puis la douceur d’un baiser sur le front. Et une voix à son oreille, si différente de celle des vagues…
L’homme ouvre les yeux. Et son regard rencontre un autre regard. Clair comme une blessure. Des yeux mouillés. Immenses. Et d’une douceur infinie. Son bateau est vide et s’éloigne très lentement, chahuté par la houle.
-«Ais confiance. Viens, ais confiance… » lui dit la demoiselle qui se tient devant lui.
Il la trouve étrange et familière à la fois. Sa peau est luisante, ses courbes gracieuses, son sourire immense.
Il ressent une joie qu’il n’a jamais éprouvée jusqu’alors. Aussi aveuglante qu’un soleil. Aussi violente qu’un feu d’artifice. Il sent en lui une puissante impulsion vers la vie. Même si cette vie n’est plus la même.
Il nage un peu autour de son bateau, un peu déboussolé de quitter cet ami en bois qui l’a protégé au fil des jours et des nuits. Mais, aucune peine ne vient tordre son coeur. Non. Car pour la première fois de sa vie, il se sent à sa place, en harmonie avec le monde et lui-même.
La liberté et le bonheur dormaient, là, au fond de la mer. Et il lui a fallu toute une existence d’homme sur terre pour le comprendre.
Sa nouvelle amie s’amuse de le voir si maladroit avec une nageoire et l’entraîne déjà vers le large.
Sa vie de dauphin vient à peine de commencer…
Isabel Schneider



